3) L'empire

Nouvelles philosophiques et poétiques d’un jeune hiver

Pensées d'hiver

Nouvelles philosophiques et poétiques d’un jeune hiver
par la plume d’Otto le Mat

Art éphémère

Autour du monde, je suis. Je passe mes doigts. Je caresse les montagnes et les océans.
Je sculpte les déserts, je modèle les nuages. Mouvement perpétuel, danse vitale, grain par grain pris de la terre, porté au ciel.

Dans un coin du monde, je porte une attention ubiquitaire. De mers et de lacs arrosés de lumière, je rassemble un médium et petit à petit l’appose sur mon essence.

Support et façonneur éthéré, je pétri, pousse et étire. La glaise cotonneuse au bout de mes doigts, devient porteuse du sens. Sculpture gravée de murmures. Souffle cristallisé dans le temps.

L’astre délaisse mon ouvrage, me laissant seul le porter, le soutenir. Je virevolte et tranche, je fais et défais sans jamais revenir en arrière. Avançant. Toujours. Vers une apothéose inatteignable et pourtant perpétuelle.

Chacun de mes mouvements imprime à mon œuvre la marque fraiche de mon âme. Je m'allège encore et toujours quand les nuages ralentissent, se figent en une forme inachevée et se désagrègent vers leur fin.

Alors je me saisis de chaque grain de leur être. Je les fais danser et vibrer. Dans leur dernière valse, ils retrouvent la lumière qui les a vu s’élever. Ils se percutent, se mélangent et créent de leur déchéance, un art plus grand, plus fort, plus fragile.

A la fin de leur chute, ils marquent la terre d’un ultime message d’amour et d’espoir. Gravé au cœur de leur essence.

Force qui pousse toute chose.
Danse dans l’éther.
En avant.

Courant d’air léger,
dans les rideaux du matin
un frisson s’installe.

Souffle sur la joue,
comme un murmure d'absence
ou bien de présence

Une feuille froissée,
les mots sont partis si loin,
qu’on ne les attend plus.

Les mains cherchent l’ombre,
le silence d’un appel,
l’écho d’un prénom.

Des regards croisés,
les yeux cherchent à comprendre,
silence partagé.

Un manteau de neige se dépose sur un village endormi.

Fin de course

C’est la fin. Ma course effrénée vers le nord s’achève ici. Le froid de l’hiver m’a rendu lourd pataud, le moindre coup de vent risque de me déchirer… Je n’en peux plus.

S'arrêter c’est mourir, les autres me l’ont dit de nombreuses fois, mais je les vois! Ils sont comme moi, à bout de souffle! Prêt à abandonner à tout moment! À se laisser aller à la fin.

Rah tant pis ce qu’ils en diront puisque c’est fini, je l’accepte. Ce repos sera mon choix même s’il doit être éternel. Je lâche du lest… Enfin.

J’entend dans le vent les réflexions acerbes de mes voisins, ils se croient meilleurs que moi, se targuent de leur persévérance alors même que la gelée les rend presque incapable de me dépasser. Qu’ils rient, qu’ils se gaussent. Ils souffrent encore quand je me repose.

Je laisse s’exprimer le vent qui hurle en moi. Mille pensées me parcourent alors que mon repos lentement vient me plonger dans une torpeur mortifère. Mon être libéré de la course se met à rêver, mon âme se met à créer.

De minuscules points se percutent en moi, mes pensées s’agglutinent en rêves que mon esprit embrumé ne peut retenir. Plus j’essaie de les rassembler, de les rendre tangibles, et plus facilement elles glissent, tombent dans l’abîme.

Une pensée étrangère, le rêve d’un autre est venu en mon âme. D’autres ont-ils abandonné? Ne suis-je plus seul et faible face à mon destin? Cela a t’il une importance? Cela est-il seulement ma propre pensée?

Mon corps autrefois lourd du froid redevient léger alors que je m’endors. Mes songes virevoltent sans consistance. Les attraper n'a plus de sens. Je les observe passivement passer dans l’abîme dans un ballet à la fois morbide et apaisant.

Si léger… Suis-je encore?

Un léger vent céleste vient balayer les quelques restes de nuages au-dessus d’une maison enneigée.

Chute blanche

Libre et sans chaînes, je virevolte porté par les vents et par mon destin. Et pourtant je sens au fond de moi que mon coeur prend froid. J’en vois d’autres comme moi qui se rassemblent, se percutent et s'enlacent. Ont-ils plus chaud, sont-ils plus heureux? Je vois bien leur danse désormais malhabile les pousser de plus en plus vers le bas du précipice, loin en bas, là d’où on ne revient pas.

Pourquoi abandonner leurs ailes, pourquoi se lier à d’autres si par là c’est à la fin qu’on se lie? Moi face à ces questions, j’ai froid.

Un par un, ils s’aiment et chutent. Ils disparaissent comme s’ils n’étaient jamais venus, mémoire fugace dans la brise. Je virevolte, je plonge et j’esquive ceux qui approchent ou ceux qui tombent et emportent. Ma danse est vive, mes pas sont vaillants. Mon corps est froid.

Ils sont de moins en moins nombreux autour de moi. Suis-je donc le fou, pour ne pas m'être jeté dans le vide quand tout le monde se lançait? Ceux qui restent et qui reproduisent les gestes funestes de ceux qui churent, sont-ils mes frères de pensées? Ont-ils eux aussi passé tout ce temps à lutter pour au dernier moment renoncer? Ont-ils aussi froid que moi?

Un autre passe près de moi, il semble si seul, si triste, si… froid. Es-ce de cela que j’ai l’air? Je me voyais rebel, vif et sans menottes, suis-je donc triste, pathétique et seul? Je tends la main vers lui. Il m’enlace. Je me sens moins froid.

Nous virevoltons dans ce ballet chaotique et merveilleux. On percute tant de gens, nous sommes si nombreux. Dix, cent, mille! Peu importe! J’ai chaud, je suis bien! Tiens, voilà que l’on quitte ce qui fut notre maison.

La maison blanche est loin désormais et notre chute est vertigineuse mais quelle joie nous procure-t-elle? Ballotés par le vent nous fonçons à toute allure vers une fin flamboyante, nous rejoignons ceux qui nous ont précédés.

Par la fenêtre, un petit enfant à peine réveillé vit ainsi tomber devant son nez le dernier flocon de cette journée.

Craquement sec

Je grandis des années, sous une douce canopée. Une foule de semblable m’entourait parfois je les sentais,
Craquement sec

L’un d’eux est tombé. Est-ce le vent, les éléments, le destin ou le temps. On finit tous par tomber, branche par branche ou tout entier. Mais mon heure n’est pas encore, et je grandis, je pousse vers le ciel.
Craquement sec

Mon corps se plaint, alors que je m’étire toujours plus, ma structure se tend, souffre et gémit, mais je grandit toujours, dans mon corps comme dans ma tête, je repousse les limites de ce qui était moi, pour mieux épouser que je suis un devenir.
Craquement sec

Le tonnerre gronde et la foudre frappe. Alentour certains ploient, d’autres chutent. Je perds mon innocence alors que se rase ma chevelure. Ma fin arrive t’elle, je m’y refuse je dois continuer, grandir, encore, tendre mes bras vers le ciel…
Craquement sec

La fatalité me déchire, de ma gloire passée ne reste qu’un corps meurtri, incapable de se relever, Pas tout à fait vivant, mais pas encore mort.
Craquement sec

Un autre ou plusieurs. On redécouvre mon être, mon œuvre. Le géant que j’ai espéré être, celui que je suis devenu. On ne saurait comprendre mon art et mon histoire en entier. Débitée en une somme de voix sur de multiples voies, j’accompagne désormais d’autres en leurs foyers, en leur intimité.
Craquement sec

Aux portes de l’enfer, je sens la fin qui me dévore. Flammes impitoyables, laissez un dernier instant mon attention se porter vers ceux qui m’ont offert cette dernière sépulture. Bientôt les pauvres âmes qui m’ont précédé ne sauront plus me garder hors de la morsure ardente. Mais à ce moment-là, je n'aurai plus rien. Ni regret, ni remords. Juste l’idée du peu de chaleur que j’ai pu, peut être, apporter.
Craquement sec

Dans la cheminé, une bûche crépite et s’affaisse dans les braises de sa prédécesseure

Chaud espoir

D’un grain insignifiant porté dans le vent, je suis devenu un espoir, une source de félicité et d’absolu. Je grandissais encore et toujours, m’approchant du soleil brûlant de mon premier été.
Ma chute fut brusque. Inattendue.
Coupé des racines que j'abhorrais tant elles me liaient à la terre, je fini emporté, battu à même le sol puis jeté dans un charnier avec tant d’autres.
Oh que fut longue mon agonie, le ciel comme seul toit coulait doucement, nous narguant de son éternel destin. Je fini par m’enfoncer parmi mes semblables, glissant vers l’obscurité qui voulait être ma fin.
Et là j'attendi.
Pourrais-je un jour apporter à ce monde l’espoir impossible qui fut mien? Mon rêve aura-t-il une descendance, ou bien est-il destiné à être emporté avec moi?
L’attente paraît si longue quand on a pour seule compagnie ses pensées, et pour seul espoir le temps.

Mais voici qu’une force me retire à l’obscurité. Je suis emporté vers la lumière, le soleil dont je me faisais jadis conquérant me brûle désormais, mais plus que tout la terre me menace de sa vengeance. L’ai-je tant haït qu’elle me malmène aujourd’hui? De sa puissance écrasante, mes entrailles se brisent, mon être s’étiole, de poussière, je redevient poussière.

Mais mes restes ne sont pas éparpillés au vent.
On les rassemble. On les touche. On les arrose.
Allons, il est trop tard pour espérer me voir donner vie.
On les masse. On les nourrit. On les maquille.
Tout espoir est pourtant ôté de moi. Je ne suis plus rien, plus jamais je ne serais utile à rien, sinon au vent pour jouer avec mes restes.
Puis, c’est la chaleur. Intense. Bien plus que celle que le soleil avait pu m’infliger du temps de ma gloire.

On me présente alors. Les sourires se dessinent. Mon échec m’a t’il rendu ainsi source de moqueries? Non, ces sourires sont heureux. Les sourires d’êtres qui s’aiment.

Un plateau de biscuits sort du four sous les yeux émerveillés d’un enfant et ceux aimants de sa mère.

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