3) L'empire

Il était une fois une petite ratte prénommée Célestine.

Il était une fois une petite ratte prénommée Célestine. 

Elle vivait dans un recoin sombre et chaud d’un adorable égout déliquescent au côté de son papy et sa mamie. Elle les aimait tellement. Sa grand-mère Téma préparait les meilleurs quignons moisis de la ville et son grand-père Lataï était un vieux guerrier balafré au ventre rebondi tout le temps couché à faire la sieste et contre lequel elle aimait se blottir rassuré par sa forte odeur.

Elle était heureuse mais parfois elle était aussi nostalgique. Parfois son papa, sa maman et son petit frère lui manquait. Mais leur trou était à l’autre bout de la ville et ses pattes étaient si petites lui disait sa mamie.
La ville est dangereuse tu sais, les Longues-pattes piétinent le sol toute la journée la haut et en ces temps difficiles, même la nuit est un prédateur dangereux pour nous autres. Tu devrais attendre, peut être que quand papi ira mieux, tu pourra partir avec lui

Mais papi Lataï ne voulait jamais partir avec Célestine alors un jour elle décida d’y aller seule. Elle fit un bisou à son papi, un calin à sa mamie et se lança à l’aventure.

Elle commença par parcourir les égouts qu’elle connaissait si bien. Bientôt, elle tomba face à un long corps écailleux.

Célestine s’arrêta net. Devant elle, enroulé sur lui-même comme un nœud d’ombre, un long serpent au corps luisant bloquait le passage. Il la fixait de ses yeux dorés fendus d’une pupille noire, un sourire presque amusé étirant ses écailles.

  • Oh, quel charmant petit museau de passage… susurra-t-il en ondulant lentement vers elle. Que fais-tu, si frêle et seule, dans un endroit pareil ?

Célestine gonfla ses petites joues. Elle n’allait pas se laisser impressionner.

  • Je voyage ! déclara-t-elle fièrement. Je vais retrouver ma famille !

Le serpent éclata d’un rire silencieux, une vibration sourde parcourant son corps.

  • Retrouver ? répéta-t-il, moqueur. Petite ratte, la ville n’aime pas ceux qui cherchent à retrouver ce qui est perdu. Elle avale les faibles, et toi… tu es minuscule.

Il approcha sa tête, tout près, si près que Célestine sentit son souffle froid.

  • Mais peut-être qu’avant que la ville ne te dévore… c’est moi qui devrais le faire ?

Elle frissonna, mais tint bon.

  • Si tu veux me manger, fais-le vite, dit-elle en relevant le menton. Mais je crois que tu n’as pas faim.

Le serpent marqua un temps d’arrêt. Puis il éclata d’un sifflement amusé.

  • Audacieuse… J’aime ça.

Il s’étira, déroulant lentement son corps pour lui ouvrir le passage.

  • Monte, petite. Va voir la ville. Mais souviens-toi… La colère et la peur rôdent partout. Tu finiras peut-être par comprendre pourquoi je préfère rester ici, loin du monde d’en haut.

Célestine lui adressa un dernier regard avant de poursuivre sa route, le cœur battant. Elle commençait à avoir mal aux pattes quand enfin elle vit la lumière du jour. Elle était alors plus loin qu’elle ne l’avait jamais été.

Là, le sol tremblait sous les pas des longues pattes. Boum, boum, boum, chacun de leurs pas faisait trembler la terre et la petite ratte. Elle couru, couru autant qu’elle le pu montant encore et encore vers le ciel et loin des pattes. Quand elle ne pu plus monter, elle n’avait plus autour d’elle que des écailles de terre dure et au milieu de celles-ci, un trou en terre au cœur brillant.

Alors, une magnifique pie noire se posa près de l’entrée du trou.

  • Approche petite créature et admire ma gloire. Une petite créature comme toi a besoin de voir ce qu’est la réussite. Prends exemple sur moi. Mais dis-moi tu es loin de chez toi. Que fais-tu ici chercherais-tu à dérober le fruit de mes efforts?
  • Bien sûr que non, je voyage ! déclara Célestine offusquée. Je vais retrouver ma famille !
  • Ta famille ? Pfah ! Piailla la pie. Et ça te nourriras, ça ? Ça te protégera du froid ? Ça fera de toi quelqu’un? Approche donc vient voir ce qui mérite d’être recherché"

Le nid de la pie était un véritable capharnaüm scintillant, rempli de morceaux de verre brisé, de fils métalliques tordus et de boutons étincelants. La petite ratte s’approcha lentement, éblouie par l’amas de trésors. La pie, toute fière de ses trouvailles, observa Célestine du haut de son perchoir.

  • Ah, quelle petite ratte audacieuse, siffla la pie. Tu vois, je n’ai pas le temps de courir dans ces coins sombres. Je ne vais pas me perdre pour une famille qui, au final, ne m’apportera rien. Regarde ce que j’ai ici ! Ces objets, ces trésors… Ils sont tout ce dont on a besoin pour s’en sortir. Tout cela est le fruit de mon travail. Je n’ai pas eu peur de voler, de prendre ce qui est à moi !

Célestine, un peu intimidée par la splendeur du trésor, secoua la tête.

  • Mais, tu sais, tu as l’air… coincée ici. Tu pourrais voler, aller voir le monde. Pourquoi ne t’envoles-tu pas ?
  • La pie battit des ailes, un sourire confiant sur son visage.
  • Oh, je pourrais, mais… regarde tout ce que j’ai ici ! Que faire de tout ça si je pars ? Qui protégerait mes biens ? Qui saurait les apprécier comme moi ?

Elle fit une pause, les yeux remplis d’une inquiétude soudaine, avant de les poser de nouveau sur Célestine.

  • Et toi, petite, tu n’as même pas de trésor. À quoi sert ce voyage, au fond ? À qui ça sert de courir dans la ville à la recherche de quelque chose que tu ne retrouveras peut-être jamais ?

Célestine observa la pie, sans répondre tout de suite. Elle se contenta de regarder autour d’elle, à la fois fascinée et un peu triste pour elle.

  • Peut-être que le voyage ne sert à rien, murmura-t-elle finalement. Mais moi, je veux le faire, même si je ne sais pas où il me mène. Je veux voir, sentir, comprendre… Ce n’est pas la récompense à la fin qui compte, mais chaque moment du chemin.

La pie, de plus en plus agitée, secoua les ailes.

  • Mais moi, j’ai ce qu’il me faut ! Je n’ai pas besoin de ton voyage. Je n’ai besoin de rien d’autre que ce que j’ai amassé !

Célestine la regarda un dernier instant, avant de tourner les talons et de reprendre sa route. La pie, figée sur son perchoir, se tut. Un silence lourd s’installa, alors qu’elle fixait le vide devant elle, réfléchissant aux paroles de la petite ratte.

Célestine couru alors, la ville filait sous ses pattes et le ciel au-dessus de sa tête, elle allait vite, portée par le vent et la chaleur du soleil dans son dos. Mais bientôt les nuages emplirent le ciel et les gouttes, la vision de Célestine. Les longues-pattes coururent se réfugier dans leurs grands trous et laissèrent alors la place à la petite ratte. 

Elle était presque arrivée désormais mais la pluie était trop forte et ses pattes trop fatiguées pour continuer. Elle s'arrêta alors sous une arche de pierre passant au-dessus d’eaux troubles et malodorantes. Là, elle vit une forme sombre et visqueuse passant mollement sous la surface.

Célestine se pencha, curieuse mais un peu méfiante. La forme émergea lentement, dépliant des nageoires ridées comme de vieux chiffons. Un grand poisson-chat, aux yeux luisants et mornes, émergea de l’eau, ses écailles sombres luisant sous la pluie. Il ne semblait ni heureux ni triste, simplement… là. Ses yeux, vides de toute lumière, fixaient Célestine d’une manière absente. Le poisson-chat la regarda un instant, puis, d’une voix profonde mais fatiguée, murmura :

  • Tu sembles si pressée… Où vas-tu donc, petite ratte ? Le monde au-dessus est une illusion futile. Regarde autour de toi. Rien ici n'a d’importance. Le passé, le présent, tout cela s’entrelace dans des flots tourbillonnants sans fin. Pourquoi continuer à courir ? Tout finira par être englouti… et toi aussi.

Célestine recula légèrement, hésitante, avant de répondre :

  • Je continue parce que je crois que ça a un sens. Je crois qu’il y a des choses à découvrir, même si elles me sont invisibles pour l’instant.

Le poisson-chat se laissa glisser lentement dans l’eau, comme un poids lourd, ses mouvements paresseux et hypnotiques. Il haussait à peine les nageoires, noyé dans une torpeur abyssale.

  • Le sens… murmura-t-il, comme s’il goûtait le mot. Tu crois que tout a un sens… mais parfois, il vaut mieux s’abandonner, se laisser couler avec le courant. Tu vois cette eau ? C’est tout ce qui reste de mes rêves. Je suis fatigué de nager. Et toi, petite ratte, tu es encore si pleine d’énergie. Mais tu finiras comme moi, un jour. Fragile, épuisée, sans savoir pourquoi.

Célestine regarda la forme du poisson-chat, elle ne savait pas quoi répondre. Il y avait quelque chose de profondément triste dans sa manière de se laisser aller, dans l'absence d’espoir qu’il dégageait.

  • Je ne veux pas me laisser couler, répondit Célestine finalement. La vie… ce n’est pas que des vagues qui passent. Il y a des choses à découvrir, même dans les moments sombres. Si je n’avance pas, je ne saurais jamais ce qu’il y a au-delà.

Le poisson-chat émit un faible ricanement, comme s’il se moquait de sa propre situation.

  • Oui, mais… tu seras fatiguée. Un jour, tu te demanderas pourquoi tu courais, pourquoi tu cherchais quelque chose que tu ne trouveras peut-être jamais. Tu finiras par comprendre, comme moi, que l’eau est tout ce que nous avons… et qu’il est plus facile de se laisser emporter que de lutter.

Célestine le fixa un instant, sans savoir quoi dire de plus. Puis, après un long moment de silence, elle se détourna, les oreilles baissées, mais résolue à ne pas céder à la mélancolie de la créature. Elle savait qu’elle ne voulait pas se laisser engloutir dans cet abîme. Elle savait qu’elle devait avancer, même si elle ne comprenait pas encore tout. Le poisson-chat, quant à lui, retourna dans les profondeurs sombres de l’eau, se perdant à nouveau dans sa solitude silencieuse.

La pluie s’était tue, laissant derrière elle l’air moite et lourd du début d’automne. alors que comme fatigué des nuages, le soleil avait laissé place à sa soeur dans le firmament. Les longues pattes, cloîtrés dans leurs trous projetaient dans la rue leurs ombres au travers de la lueur du spectre destructeur flamboyant.

Célestine, épuisée de sa longue marche, arriva enfin à destination. Passant dans un minuscule trou elle se lova contre ses parents et son frère, elle les retrouva, là où elle les avait laissés des mois plus tôt, quand papi sortait encore la nuit et qu’il l’avait accueilli chez eux. Ils avaient maigri, ils avaient blanchis, mais ils l’attendaient toujours. Célestine se lova au milieu d’eux.

Cette nuit-là dans la ville, les oreilles les plus affutés entendirent, les pleurs feutrés d’une toute petite ratte, nommée Célestine.