3) L'empire
Gardien de l'océan parricide
Premier jour de l’hiver, quartier sud de Mereign, Taverne de l’Ancre noire.
Au coin du feu, buvant doucement une soupe de poisson, un érudit encapuchonné observait une fratrie d’enfants turbulents assaillir de questions un vieux marin bougon. Cela faisait une semaine que l’archiviste du Deuxième Ordre l’avait chargé d’explorer les marais de l’est, mais la pluie battante qui tombait depuis deux jours l'obligeait à rester ici. Loin de se plaindre, il profitait pleinement de cette auberge pleine de vie.
- Grand-père ! Grand-père ! Demanda l’un des enfants. J’ai entendu des gens au marché qui disaient que le Royaume nous avait encore attaqué. Est-ce qu'on va se faire attaquer Papi ?
Comme à toutes les questions précédentes, le vieillard demeura muet. Toutefois, le religieux, désireux de ne pas laisser ces jeunes âmes en détresse, prit la parole.
- Ne craignez rien, les enfants, L’Empire protège bien ses terres. Jamais le Royaume ne pourrait les traverser pour vous inquiéter.
- Il pourrait venir en bateau non ? Avança un enfant avec malice.
- Non, ce n’est jamais arrivé. Répondit le sage avec un sourire
- Ben pourquoi ? Tout le monde vient ici en bateau ! S’exclama le dernier enfant.
- C’est une longue histoire, mais si vous voulez bien vous asseoir et m’écouter jusqu’au bout, je peux vous la raconter.
Les gamins intrigués vinrent se poser devant l’érudit qui commença son explication.
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Pourquoi jamais une invasion de l’Empire par le Royaume des Rois-Dieux ne se faite par les eaux ? Les amiraux Impériaux vous expliqueront que les côtes accessibles du Royaume ne sont que de hautes falaises et de vicieuses lames de roc inaccessibles et, forts de leurs observations incomplètes des immenses côtes du Royaume, ils théoriseront que cette topographie particulière s’applique probablement à tout le Royaume. Un officier impérial théorisera pour sa part que l’armée Royale usant majoritairement de son innombrabilité pour assoir sa domination, le Royaume se trouverait bien incapable de produire des navires capables de la transporter efficacement. Mais, et si je vous disais qu’il y avait peut-être une autre explication ? Il existe une légende. Une histoire qui passe de marin en marin. Un conte, une chimère, une part de vérité, une part d’invention. Laissez-moi vous la conter à mon tour afin que, certainement, vous y trouviez votre propre vérité.
Il est dit que, voici bien des années, un simple navire de pêche à l’équipage agaillardi fit voile pour l’horizon. Ambitieux, mais pas téméraire, le capitaine de la chaloupe ne visait point la traversée de l’océan. Toutefois, si loin des côtes et de leurs confrères, les pêcheurs espéraient bien tirer de leurs filets une pêche miraculeuse. Soucieux et plein d’espoir, ils jetèrent leurs filets en observant les eaux sombres et le moindre signe des dangereux colosses qui les habitent.
L’appel à l'aide qui suivit ce moment de tension portait tout de fois dans sa voix une tout autre émotion. Les filets, plein à craquer, étaient si lourds que le matelot en difficulté n’avait aucunement la force de les soulever seul. Sur le pont s’échangeaient de grands éclats de rires et de joie, tous fêtaient leur bonne fortune. C’est alors que le capitaine, voulant ramener le navire au port et éviter de risquer inutilement tout danger, sonna le tocsin. De l’arrière du vaisseau, un vague d’une dizaine de mètres s’approchait à vive allure, laissant apercevoir dans le creux la précédant, d’étranges reflets lumineux. Chaque marin à son poste, ne pu que se cramponner en espérant que le frêle rafiot supporte le choc. Celui-ci fut violent. Mais contre toute attente, le navire tint bon. Emporté au sommet de la lame, il parcourut une immense distance à une vitesse faramineuse. Les marins les plus frêles furent éjectés par les secousses. Projetés avec violence jusqu’à la mer, une dizaine de mètres plus bas, la plupart moururent heureusement écrasés. Les malheureuses victimes qui survécurent, durent probablement lutter quelques terribles heures contre leur inexorable destin.
Après une éternité tout de fois, la vague ralentit. Le navire et son équipage survivant se figèrent. Devant les yeux des marins, un ballet sanglant prenait place. Devant deux navires de guerre grands comme des palais entiers jaillissaient une immense île de corail cachée sous une sphère d’eau parfaite. La teinte du sang dans la mer remontant doucement le long des parois aqueuses semblait tenter de cacher les mouvements de multiples créatures humanoïdes sous sa surface.
Depuis les ponts des navires, d’innombrables soldats armés de pics et d'arbalètes pointaient l’eau avec attention. Hurlant régulièrement des ordres dissonants lorsque les créatures, paraissant agir d’une même volonté, harponnaient et tiraient à la mer des dizaines de soldats simultanément.
Depuis les flancs des vaisseaux, des tirs ininterrompus de bombarde venaient s’écraser contre les sphères, explosant parfois au contact de la mer, éjectant parfois des coraux et des lambeaux de chair vers le ciel.
Enfin, depuis leur bateau s’éloignant, les pêcheurs observèrent de puissants éclats de lumière provenant de sous la cale de l’un des navires. Après une seconde, celle-ci explosa, comme soufflée par l'apparition soudaine d’une immense quantité de vapeur.
Au loin, on pouvait deviner le mât du vaisseau qui s'enfonçait dans l’océan et les voiles du deuxième navire qui se gonflaient. Nul ne sait réellement comment cette histoire nous est parvenue, mais une autre légende parle du voyage de retour de ces malheureux.
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- Une légende que vous écouterez une autre nuit les enfants, il est l'heure de dormir à présent ! Coupa le tenancier.
- C’est vrai. Admis le sage. Allez donc vous reposer, si la Déesse le veut, je vous conterai la suite demain. Je vais moi-même aller me coucher.
En quittant la salle, il partagea un dernier regard avec le vieillard sur la joue duquel brillait une perle d’océan.